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Au coin du feu !

Après l'ichtyologie, passons à l'ichtyophagie ...

Vous avez certainement essayé l’appât magique, et vous voilà devant un congre géant : un peu plus de deux mètres et une vingtaine de kilos. Je vous avais prévenu.
Je vous propose de l’accommoder en trois recettes.
Munissez-vous d’une machette et d’un coutelas, d’un billot, d’une hache, d’un vieux suroît jaune, de gants, de grandes cuvettes en plastique chamarré ; que la fête commence.
Tout d’abord, tranchez la tête, videz le poisson. Conservez précieusement le foie.
Coupez ensuite deux beaux rôtis dans le premier tiers de l’animal. Coupez le restant en tronçons plus petits, éliminez le fouet de la queue. Coupez les nageoires avec de forts ciseaux.
Lavez et essuyez les morceaux pour en ôter le mucus.
Vous avez maintenant trois lots de découpes : le foie, les rôtis, la tête et les tronçons de queue.
Le foie, c’est sans aucun doute le meilleur morceau. La chair en est très fine, d’une saveur délicate, et elle tient la comparaison avec le foie de veau. Les lobes plats et allongés se prêtent parfaitement à la découpe en tranches. Faites-les poêler au beurre, déglacez avec un filet de vinaigre de xérès, sel, poivre, c’est délicieux.

Petite digression, mais d’importance : maints poissonniers vendent du foie de lotte. Il s’agit de lotte de mer, ou baudroie (lophius piscatorius). Ce foie est excessivement gras, lourd, et très fort en goût. On pourrait même aller jusqu’à le qualifier d’écoeurant et d’indigeste. Le bon moyen de le préparer, selon moi, est de le traiter comme le foie de morue, à savoir de le pocher et de le fumer pour en faire des conserves à l’huile végétale. On rapporte cependant qu’autrefois il servait, cuit et réduit en purée, à lier le bouillon de la soupe de poisson nîmoise. Soit. Mais en fait il y a confusion, si ce n’est abus de confiance, vis à vis du foie de lotte que l’on nous propose maintenant. La lotte qui produit un foie recherché est la lotte d’eau douce (lota lota), un gadidé qui ressemble à la motelle (gaidropsarus vulgaris) de nos eaux sennevillaises que voici : Ce véritable foie de lotte gastronomique est d’ailleurs très souvent cité dans les garnitures des timbales ou des vol-au-vent chers à Antonin Carême, garnitures où l’on retrouve également les laitances de carpes, les quenelles de brochet, les queues d’écrevisses. Ces garnitures à la lyonnaise - et c’est là que l’on vérifie que Lyon, patrie de fins pêcheurs, mérite bien son titre de capitale des gaules - ces garnitures disais-je, qui furent chantées sur le mode ionien par Alexandre Dumas, sont l’équivalent, en maigre, de la fameuse financière. Les romains, les Apicius, les Lucullus, vénéraient déjà ce poisson qu’ils élevaient dans de grands étangs.

O tempora, o mores ! A la lotte qui fournissait ce fin ragoût, des marchands de breuil ont substitué le crapaud de mer.

Revenons à nos rôtis. Préparez une marinade crue comme suit, donnée pour un rôti de 3 kilos environ. Quatre beaux oignons jaunes coupés en rouelles. Les verts d’un poireau finement ciselés. Deux carottes taillées en julienne. Quelques tranches de fenouil, s’il vous en reste. Un citron pelé, en rondelles. Quatre ou cinq gousses d’ail écrasées du plat du couteau. Une demi bouteille de vin blanc ordinaire. Une tasse d’huile d’olive. Des herbes, thym, laurier, romarin, du poivre concassé. Avant de plonger votre rôti dans le mélange parfumé, ciselez les côtés en biais, tous les trois centimètres. Roulez le rôti dans la marinade et pendant vingt-quatre heures retournez-le régulièrement. Là, il est prêt à être salé et ficelé. Mettez cuire à feu moyen une bonne heure et demie (selon grosseur) en arrosant fréquemment avec la marinade, dont les légumes garnissent le fond du plat. Pour la sauce, grattez le fond du plat après cuisson et faites-y fondre un gros morceau de beurre demi-sel. Ajoutez un jus de citron. C’est prêt ! Dégustez avec des cocos bien persillés et du panais bouilli.

Variante : au lieu de rôti, coupez des darnes épaisses et après passage à la marinade cuisez au feu de bois. Servez alors avec des légumes d’été grillés, des pimientos del padron du jardin, et une sauce trinidadienne, s’il vous reste de tous les ingrédients. Je trouve que la cuisson au four ou au grill convient mieux à ce poisson que le traditionnel court-bouillon. Sa bonne graisse, qui se trouve principalement sous la peau, fond et pénètre dans la chair pour la rendre plus moelleuse. En plus vous avez comme cela une bonne dose de ces fameux oméga-3 dont on nous rebat les oreilles et que les bio-pirates industriels vendent en gélules à prix d’or !

 

La chair du congre cuite au court-bouillon a tendance à devenir caoutchouteuse. Le mieux dans ce cas est de le laisser refroidir dans son bouillon puis de le manger froid avec vinaigrette, mayonnaise ou aïoli.

 

Enfin venons-en aux bas morceaux, tête et tronçons de queue. Ils donnent, comme la vieille, une très bonne soupe. Le cuisinier aura cependant bien soin de prélever les joues pour les déguster à part, froides, avec une sauce du chef, et ça, c’est le super bonus !

 

Gare-gamelle

Après de longues négociations, la rédaction a enfin obtenu de Gargamel, Grand Sorcier des Boëttes, qu’il révèle quelques secrets :

Mes amis, chers disciples,

La connaissance passe par l’étude des grands savants qui nous ont précédés, leurs erreurs guident nos pas. Je veux donc citer en préambule le Grand Maître Timoleo Timolei pour ses travaux énigmatiques sur les dilutions en milieu aqueux, et bien sûr le Docteur J.G.B. Siegert, découvreur des rites ancestraux de Trinidad. Lucho, l’ibère de la Flandre maritime, une huile dans l’Ordre des Collecteurs de Produits Magiques, a lui aussi largement contribué à mes succès.

Mais venons-en au fait, comment préparer un philtre d’enchantement des créatures marines. Les pêcheurs auront compris le grand parti qu’ils peuvent tirer de cette préparation. Elle vient très utilement compléter les boules à facettes pour la pêche du bouquet, les sous-tasses blanches pour le piégeage de la seiche, ou les perles phosphorescentes qui fascinent tant les crustacés. Les poissons y sont également très sensibles. Voici.

Procurez-vous du poisson ultra frais, à la débarque ou sur les étals des marins pêcheurs. Le maquereau est parfait, dès lorsqu’il ne dépasse pas les quatre euro le kilo.

Pour cinq poissons. Coupez les poissons en gros tronçons, mettez le sang et le breuil dans un vaisseau de grès de taille appropriée. Ajoutez le même volume d’huile de poisson nordique, préférablement de la Norwège car nous sommes normands. Les incantations sont facultatives mais cependant conseillées. Incorporez ensuite dans ce mélange deux traits d’essence de fenouil du Cheval Blanc, ou autre extrait aromatique que vous auriez sorti pour l’apéritif. Deux traits valent trois crânes de poussin. Et deux autres traits du concentré du Docteur J.G.B. Siegert. Touillez et brassez vigoureusement le tout avec une mouvette en bois d’arbre.

Passez à la chausse pour recueillir le précieux liquide. Sans chausse, au chinois.

Mettez ce philtre dans un flacon en matière plastique parfaitement étanche. Jetez dans le flacon, qui ne doit pas être rempli au delà des quatre cinquièmes, trois petits galets ronds de silex noir. Avant usage vous devrez secouer vigoureusement le flacon pour obtenir une belle émulsion.

Les morceaux qui restent dans la chausse ne sont pas perdus, ajoutez-y une cuiller à pot de farine de froment et une de sable de mer. Cette pâte, contenue dans un bas, est elle aussi très attractive pour les habitants des profondeurs océanes.

Le philtre liquide peut être utilisé pour imprégner vos appâts, voire même en injection dans les tronçons de maquereau que vous avez gardés (effet stupéfiant sur le congre géant).

Mise en garde : Ne pêchez pas plus que ce que vous pouvez consommer dans les deux jours. Avec ce philtre, trois ou quatre hameçons suffisent pour une partie de pêche destinée à une famille nombreuse.

Attention : Respectez scrupuleusement la recette. Mes recherches, que moi seul puis conduire, m’ont amené à créer d’autres philtres extrêmement puissants qui sont propres à réveiller les Léviathan, les Kraken, et autres monstres des abysses infernales. J’ai ainsi pêché une galathée poilue, bleue et rouge, de près de six centimètres, dans nos eaux Sennevillaises ! Prenez garde !

Enfin, si malgré cette grande magie vous deviez rentrer bredouille après une harassante journée de pêche, vous pourrez toujours, pour conjurer les sorts hostiles, vous tourner vers l’astre couchant et déclamer face au large, tel un duc de Magenta dans l’indigo jaune du crépuscule : « Que n’eau ! Que n’eau ! » ; puis rentrer chez vous.

Avertissement : Ne partagez ces grands secrets des appâts magiques avec personne. Les non-initiés, les incultes, ne manqueraient pas de vous railler.

Bien magiquement vôtre, Gargamel.

Suite à l'article ichtyologique sur la vieille voici la recette de la soupe.

Injustement méprisée, rendons à la vieille les honneurs qui lui sont dus. Ne dit-on pas que la vieille est au pêcheur ce que la morue est au maquereau : l'assurance d'un casse-croûte peu dispendieux?

Avant de réaliser cette bonne vieille recette, il faut néanmoins s'assurer qu'elle n'est plus vivante. Pour ce faire, voici la formule à prononcer à (très) haute voix : "ZUTONALOUPE  LEJEUDEU  VINTEURE" Si elle sursaute en ouvrant un oeil rond, remettez-la immédiatement à l'eau et attrapez-en une autre.

-Cuire les poissons (pour 2kg) au court-bouillon. Ingrédients pour le court-bouillon : 4 carottes, oignons, bouquet garni, une rondelle de citron épaisse pelée, un verre de vin blanc, sel, poivre.
-Eplucher les poissons avec soin. Surtout retirez toutes les arêtes.
-Passer le court bouillon, réincorporer les petits légumes, jeter le bouquet garni, les grains de poivre, les arêtes.
-Réincorporer le poisson.
-Ajouter un bol de jeunes feuilles de plantain hachées menu.
-Eplucher partiellement deux courgettes avec un économe bleu et les ajouter.
-Ajouter une boîte de concentré de tomates (pas une grosse grosse boîte, ni une petite, mais quand même une boîte de 140 g).
-Ajouter deux oignons et cinq gousses d'ail.
-Ajouter deux belles cuillères à soupe de farine, à délayer rapidement pour éviter les grumeaux.
-Assaisonner avec une bonne pincée de curry, de curcuma ou de safran.
-Remettre à chauffer. Au premier bouillon rectifier l'assaisonnement et rajouter un peu de vin blanc et de l'eau à votre goût.
- laisser cuire tranquillement pendant une petite heure.

-Mixer et ajouter de la crème fraiche (quelques  belles cuillères).

Très important :
-Laisser la soupe reposer dix minutes au coin du feu (à feu très doux).
-Juste avant de servir, sans cuisson ajouter un trait de vin blanc, touillez bien avec une mouvette.
-Cette soupe peut se déguster accompagnée de croûtons frottés à l'ail, persil frais, poivre.

Cette soupe roborative est un plat en soi, à raison de trois bols par convive. Vous pouvez aussi ajouter quelques morceaux de poisson poché (du lieu par exemple), quelques moules…selon votre appétit, et surtout selon votre pêche…

Bonne dégustation !

Gargamel.
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