En relisant l’article publié en début d’année par Sébastien au sujet des coquillages de notre côte, je me suis bêtement demandé pourquoi la patelle était dénommée lampotte à Senneville sur Fécamp et alentours tandis qu’elle est communément appelée bernique (ou bernicle) en Bretagne. Pauvre de moi ! Mes recherches m’ont entraîné dans un Maelström d’informations des plus disparates et déroutantes. Etymologie, géographie, histoire, zoologie, philosophie et religion, langues étrangères et anciennes, traditions, rien de m’aura été épargné ! Enfin, après des semaines d’efforts et de tergiversations, et sans pour autant crier victoire, je suis en mesure de vous présenter, à la demande générale, les grandes lignes et quelques révélations sidérantes de ce que j’espère publier prochainement sous le titre (provisoire) : « Si la bernique m’était contée »...
 

Ce papier étant assez long, afin de ne pas fatiguer nos lecteurs et pour ménager suspense et rebondissements, nous le publions en épisodes. A suivre donc...


 

 

 

Chapitre premier – De la lampotte à la bernique, des Petites Dalles au monde celtique, en passant par Upssala...


 

 

 

En bon internaute, je commence mes recherches sur la toile en tapant « lampotte » sur Google. Bingo ! On me renvoie à un site sur les Petites Dalles, commune côtière du pays de Caux, à une dizaine de kilomètres au nord de Senneville sur Fécamp : les-petites-dalles.org (site animé par M. Pierre Wallon). Je vous en recommande la visite.

 

Bref, revenons à nos lampottes, qui sont ici mentionnées comme nom d’une villa. La question que se pose l’auteur est de savoir pourquoi la villa porte ce nom.

 

A mon avis, c’est uniquement en référence au nom vernaculaire du coquillage, car c’est une ancienne coutume que de baptiser une propriété du nom de tout ou partie de son environnement (« les goëlands », « les embruns », « les galets »...).

 

Mais bon, je retiens surtout que, dans cet article très documenté de M. J.C. Michaux, intervient Michèle Schortz. Cette éminente linguiste de l’université d’Uppsala, qui a travaillé sur les parlers de Senneville sur Fécamp et d’Yport (à lire sur l’excellent site yport.web.free.fr) nous précise :

 
 

-« Il existe deux mots différents : - lampote, issu du grec lampas (lampe) dans le sens de (petite) lampe a été très répandu dans toute la France, dès le moyen âge ; pour notre région le terme est cité pour la région du Havre, dans le glossaire normand de l’abbé C. Maze : ver luisant (en ce sens « petite lampe » ?) et dans le dictionnaire de Lachiver.

 

- lampotte, issu du grec lepas (coquillage univalve qui s’attache aux rochers), est cité pour la seule région de Fécamp dans le sens de patelle. »

 
 


Le dictionnaire Littré (1872) donne quant à lui la définition suivante de la lampotte, qui confirme l’origine basée sur lampe :

 
 
 
 

-« lampotte : s.f. [lan-po-t’]. Nom de plusieurs patelles dont la chair est utilisée comme appât par les pêcheurs des côtes. Par extension, tout appât fait avec un mollusque. Etymologie : diminutif de lampe, ainsi dite à cause de sa forme en godet de lampe ; angl. lampet. ».

La désignation anglaise confirme bien cette origine, le mot actuel est limpet. Je précise, car ce n’est pas si évident aujourd’hui, que le Littré parle de lampe à huile. Des modèles du moyen-âge présentent d’ailleurs des godets coniques exactement similaires à notre coquillage, et de la même taille (nous y reviendrons).

 
 

Cela étant vu, la racine grecque lepas citée par Michèle Schortz pour notre lampotte fécampoise paraît très douteuse. Je sais que nos amis yportais se nomment « les grecs », mais enfin... Toutefois, ce serait aller un peu vite en besogne que d’écarter lepas de but en blanc. En effet, même si cette racine me semble mal appropriée pour le mot lampotte, elle est tout de même attachée au nom vernaculaire breton du même coquillage : bernique.

 
 
 
 

Comment ? Là, c’est drôle.

Je vous ai dit que Michèle Schortz vient de l’université d’Uppsala. C’est précisément aussi à Uppsala qu’enseignait Karl Linnaeus (Karl von Linné) grand naturaliste et taxinomiste.
Je signale au passage que l’on célèbre cette année le tricentenaire de la naissance de Linné.

 
 

De la racine grecque lepas, Linné désigna en 1758 la lepas anatifera. Lepas anatifera, anatife en français moderne, localement aussi appelé pouce-pied. Désignation anglaise moderne goose barnacle. En ancien français : bernache, bernacle, ou bernicle (même mot que bernique).


 

pousse-pied1.jpg photo Pascal Desroche / Bzh-explorer.com

 


Ill. anatifes.


Effectivement, lepas renvoie à bernique !

 

Continuons donc avec bernique !

 
 

De patientes recherches étymologiques, dont je vais essayer de vous épargner la majeure partie, m’ont donné l’origine de ce mot : - du celte bernaka, barrenika – coquillage.
Cette origine celte est confirmée par le gaëlique irlandais moderne (d’origine celtique) où la désignation de notre coquillage (la bernique-patelle) est bairneach.

 
 

Nous voici donc aux prises avec la celtique bernaka.

 
 

Cette même racine, nous dit-on, donna bernache, l’oie bernache, oiseau migrateur bien connu.

 

Pourquoi ? Selon une vieille légende, et nous verrons bientôt d’où elle vient, les bernicles (ou bernacles, ou bernaches donc.. ) c’est à dire, nous l’avons vu plus haut, les anatifes (les pouces-pieds) et/ou les patelles (appelées aussi berniques...) étaient les oeufs des bernaches, bernaches à comprendre comme nom générique, d’ancien français, désignant des oiseaux de mer, migrateurs ou de passage.

 

Ceci étant posé, nous comprenons la dénomination de la bernicle-anatife par Linné : lepas du grec (et du latin), coquillage – et anatifera, du latin anas, canard et ferre, porter. Soit un coquillage qui porte des canards.

 
 

Pause humour : le mot latin lepas, qui désigne comme en grec un coquillage attaché au rocher, a été relevé dans une pièce de Plaute, poète comique (et non cônique).

 
 

Comment cette légende de « coquillage porteur de canards » a-t-elle pu voir le jour ?

 

Comment a-t-elle pu perdurer si longtemps (jusqu’au XVIIIème siècle) ?

 
 


Nous le verrons dans le chapitre deuxième : « A la recherche de la bernicle volante »

 


William Sacco

 

 

 

Ill. Plateau de Senneville sur Fécamp, pays des lampottes.

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